26 janvier 2026
Partenariats autochtones et foresterie : Q&R avec JP Gladu
JP Gladu cumule plus de 35 ans d'expérience dans le secteur des ressources naturelles et il s’est engagé à trouver des solutions et à créer des partenariats novateurs afin d’offrir des possibilités équitables aux communautés d'affaires autochtones et non autochtones. Il est ainsi devenu un conseiller de confiance pour Domtar.
Il siège au comité consultatif externe sur le développement durable qui vient d’être mis sur pied par Domtar et à titre de propriétaire principal du cabinet d'experts-conseils Mokwateh, il a fourni une évaluation indépendante autochtone de notre nouvelle politique mondiale sur les relations avec les Autochtones. Nous lui avons donc demandé de nous faire part de ses réflexions sur l'avenir des partenariats autochtones au Canada.
Q : Comment avez-vous débuté dans le secteur forestier? Qu'est-ce qui vous a amené à travailler dans cette industrie?
La foresterie coule dans mes veines. Mon père était bûcheron, mon grand-père était bûcheron et j'ai passé beaucoup de temps dans la forêt pendant mon enfance. En fait, j'ai grandi hors réserve en raison de circonstances historiques. En 1958, notre communauté a été entièrement rasée par le gouvernement provincial pour aménager un parc provincial, de sorte que de nombreuses familles, dont la mienne, ont été forcées de déménager.
Le fait d'avoir grandi hors réserve a façonné ma perspective. J'ai toujours su que j'étais un membre des Premières Nations, mais je n'avais pas le même lien quotidien avec la vie communautaire que les autres. Je me suis plutôt connecté à mon héritage grâce au temps passé sur la terre et dans la forêt; j’allais souvent chasser ou pêcher avec d’autres membres de la communauté.
Au départ, je voulais devenir agent de conservation, alors j'ai suivi le programme de technicien en foresterie du Sault College, à Sault Ste. Marie, en Ontario. Mon premier emploi consistait à apporter mon aide aux forêts communautaires des Premières Nations un peu partout en Ontario. L'enthousiasme et la solidarité que j'ai ressentis pendant les réunions communautaires sur les forêts dans les réserves m'ont aidé à comprendre que ma passion était de travailler avec notre peuple et de soutenir les communautés autochtones, plutôt que de courir après des titres professionnels.
Q : De nombreux membres du personnel de Domtar et une bonne partie de sa clientèle ne sont pas conscients des efforts déployés par l'entreprise dans le domaine des relations avec les Autochtones. Pouvez-vous donner un exemple illustrant comment Domtar a relevé la barre en cette matière?
L'un des meilleurs exemples vient de la forêt du lac Nipigon et des relations qui se sont développées grâce à ce travail. Avant 2008, les Premières Nations n'avaient pratiquement aucun contrôle sur l’aménagement des forêts situées dans leur propre arrière-cour. Nous luttions constamment pour avoir accès au bois et pouvoir le récolter, ce qui créait des tensions avec l'industrie. Puis, en 2008, le secteur a connu un ralentissement et tout a changé. Domtar, et des représentants du gouvernement et de nos Premières Nations se sont assis autour d'une table et nous avons négocié un contrôle à 100 % de l’aménagement de la forêt du lac Nipigon. C’était un tournant décisif qui a montré à quoi pouvaient ressembler de véritables partenariats autochtones.
Même après avoir obtenu le contrôle, nous n’avons pas disposé d’une scierie ou d'une installation de transformation avant 2012. Nous avons donc entretenu des relations solides avec des entreprises comme Domtar pour livrer du bois. Cela s'est transformé en une relation symbiotique : Domtar avait besoin de fibre pour ses usines et nous avions besoin de débouchés pour notre bois. Au fil du temps, cette collaboration s'est transformée en quelque chose de beaucoup plus profond : une résolution commune des problèmes et un respect mutuel. Aujourd’hui, nous sommes approvisionnés en arbres de très grande taille et Domtar achète notre bois de dimension pour le transformer et le commercialiser. Avec une capacité d'environ un camion par jour, nous employons quatre travailleurs de scierie et un directeur.
Une anecdote personnelle illustre bien cette évolution. Il y a plusieurs années, mon père travaillait comme bûcheron et chauffeur routier et son patron dans la forêt était Tom Ratz. À l'époque, mon père était un représentant têtu des Premières Nations qui était un exploitant très productif, et il lui arrivait parfois d’être en total désaccord avec Tom. Aujourd'hui, mon père est chef de la communauté Bingwi Neyaashi Anishinaabek (Première Nation de Sand Point) et Tom, qui a récemment pris sa retraite de son rôle de chef forestier pour l'Ontario au sein de Domtar, travaillent toujours ensemble. Ce changement fait ressortir l'importance des relations respectueuses et durables. Dans les communautés forestières, les rôles changent, mais les liens restent. La volonté de Domtar de s'adapter, d'écouter et de travailler aux côtés des dirigeants autochtones est un exemple d’à quoi ressemble le fait de fixer la barre plus haut. Tom, mon père et moi avons prévu d'aller pêcher ensemble cet été. Nous avons également accueilli Lana Wilhelm, directrice des relations avec les Autochtones, qui a passé du temps dans notre communauté, sur nos terres. Je ne saurais trop insister sur l'importance pour les partenaires de l’industrie de passer du temps dans la communauté, car ce sont les relations qui comptent.
Q : D’après vous, quelle sera la prochaine étape de l’évolution des partenariats autochtones dans le secteur forestier?
Le secteur doit changer sa façon de penser et investir dans des infrastructures commerciales autochtones, en particulier dans les communautés nordiques. Il ne suffit pas d'offrir des emplois; les entreprises doivent soutenir les entreprises appartenant à des Autochtones, notamment les entreprises de transport routier ou de récolte, qui renforcent les capacités locales.
Dans les communautés nordiques, les exploitants forestiers non autochtones prennent leur retraite et il arrive souvent que les membres de la génération suivante ne souhaitent pas reprendre l'entreprise et quittent complètement la communauté. Les Autochtones, qui vivent là depuis des temps immémoriaux, y sont pour rester. À mesure qu'une génération prend sa retraite et que les banques hésitent de plus en plus à financer les activités forestières, les communautés autochtones se mobilisent pour combler ces lacunes.
En investissant dans les infrastructures commerciales autochtones et en soutenant les entreprises appartenant à des Autochtones, l'industrie forestière peut renforcer les capacités locales, consolider la chaîne d'approvisionnement et garantir une main-d'œuvre stable. Plus les communautés autochtones ont de capacités, plus nous apportons de certitudes au secteur. Soutenir la participation des Autochtones n'est pas seulement la bonne chose à faire, c'est essentiel pour l'avenir de l'industrie forestière canadienne.
Q : Dans cette optique, comment une entreprise peut-elle se positionner favorablement grâce à des partenariats avec les Autochtones pour relever les défis de notre secteur?
Qu'il s'agisse d'un petit partenariat local qui créera quelques emplois ou de millions de dollars de dépenses dans des infrastructures, vous devez commencer au même endroit.
Une des plus importantes leçons que j’ai apprises au début de ma carrière en foresterie concernait le classement des arbres. Quand je fréquentais le Sault College, on nous apprenait à estimer la valeur des arbres, qu'ils soient destinés à la production de bois d'œuvre de première qualité, de bois mixte ou simplement de pâte à papier et de bois de chauffage. Au cours d'un exercice, notre instructeur nous a demandé d'évaluer un bouleau jaune. La plupart d'entre nous avons donné notre estimation à distance, mais il nous a dit que nous avions tous tort. Aucun d'entre nous n'avait pris le temps de faire le tour de l'arbre pour examiner son état général. Il aurait pu y avoir une fissure ou de la pourriture sur le côté éloigné qui nous aurait échappé.
Cette expérience m'a marqué. C'est une analogie parfaite pour établir des partenariats avec les Autochtones : il faut prendre le temps de « faire le tour de l'arbre », c'est-à-dire apprendre à connaître véritablement la communauté et comprendre ses besoins, ses aspirations et ses perspectives. Les entreprises ne doivent pas présumer qu'elles savent ce qui est le mieux pour les communautés autochtones. Elles doivent plutôt passer du temps au sein de la communauté, écouter et apprendre. Les relations solides reposent sur la compréhension mutuelle, ce qui permet d'obtenir de meilleurs résultats pour tout le monde.
Q : Vous avez récemment été nommé par le premier ministre du Canada Mark Carney au Centre consultatif de la coalition des Premières Nations pour les grands projets et vous êtes la seule personne ayant une formation en foresterie. En quoi cette formation vous permet-elle de mieux comprendre les défis et les occasions à l'échelle nationale?
Le secteur de la foresterie entretient depuis longtemps des relations avec les communautés autochtones du Canada. Mon expérience dans ce secteur m'a permis de mieux comprendre les liens qui unissent les entreprises et les communautés. Même si les projets forestiers ne correspondent pas nécessairement à l'échelle des initiatives nationales, les leçons apprises sur les partenariats avec les Autochtones, le respect et le renforcement des capacités s'appliquent à l'ensemble de l'économie. Je suis reconnaissant de ce que la foresterie m'a appris, et je mets ces connaissances à profit dans tout ce que j’entreprends.